La psychologie du tir

Un aspect psychologique important apparaît dans le tir et, à lui seul, il constitue une dominante du problème.

Notions psychologiques :  Le conditionnement

Le comportement de l'homme (exception faite de quelques rares activités instinctives) n'est en définitive que la somme ou la combinaison de réflexes conditionnés.

Tout ce que sait l'homme« motive »son comportement. Sa manière de penser, d'agir et d'être, se détermine par un ensemble de connaissances acquises, sciemment ou inconsciemment, par expérience personnelle certes, mais aussi par ce qu'il a appris de tous les êtres avec lesquels il a été en contact, de tous les événements auxquels, actif ou passif, il a participé.

Quelles sont les composantes classiques de notre comportement ?

1. la stimulation : Le « stimulus» est un événement du milieu, un incident qui déclenche de façon constante une réponse ORGANIQUE (exemple : une piqûre d'épingle). La piqûre est le stimulus qui a provoqué la réponse organique, en l'occurrence le retrait de la main. Une nouvelle menace de l'aiguille sera aussi le stimulus qui, cette fois, écartera la main avant la piqûre. Le stimulus peut donc être: soit un événement révolu, soit une menace d'événement.

2. l'apprentissage : Tout acte est le résultat d'un apprentissage antérieur. Celui qui se baisse pour franchir une porte basse a appris antérieurement combien il est douloureux de se cogner la tête.

C'est donc en connaissance de cause qu'il évitera, ou tentera d'éviter, cette éventualité douloureuse, si elle se représente.

3. le réflexe: Le réflexe est la réponse organique.

En psychologie, le réflexe a un sens très large : c'est la réponse d'un organisme à une stimulation du milieu. li ne faut donc pas lui attribuer de caractère mécanique, automatique.

Nous dirons avec les psychologues: le réflexe est une réaction, une réaction-comportement.

La réaction est aussi bien une pensée qu'un ensemble de gestes, ou une attitude déclenchée par le stimulus, et visant, soit à éloigner l'individu de ce qui lui est désagréable, soit à le rapprocher de ce qui lui est agréable.

L'utilisateur d'une arme subit, de la part de celle-ci, d'importantes agressions physiques dans l'instant où il parvient à la phase essentielle de son exécution.

Ces agressions sont au nombre de deux

  • la détonation,
  • le recul.

Elles ont sur son comportement une répercussion marquée. Elles sont d'autant plus lourdes de conséquences que, non seulement elles ne sont généralement pas admises, mais aussi, qu'elles sont confondues dans l'esprit du tireur, avec un ensemble d'événements nommés «départ du coup », et qui sont difficilement identifiables séparément.

Étudions les stimulations du tir, pour comprendre les réactions organiques du tireur. Simultanées dans le tir, les stimulations atteignent deux de nos sens : l'ouïe et le toucher.

Le stimulus sonore

Dans le monde actuel, le bruit a atteint un niveau élevé. Les neurologues, les psychiatres, s'intéressent particulièrement à ses graves effets d'envahissement; les autorités aussi, qui décident de mesures telles que la suppression des avertisseurs, la pose de silencieux sur les moteurs bruyants, etc.

Si nous sommes accoutumés au niveau sonore moyen que nous impose la vie moderne, beaucoup de bruits existent qui, du fait de leur rareté ou de leur intensité, ont sur nous un effet de surprise, un effet-choc; une porte qui claque sèchement est un stimulus qui appelle une réaction : le sursaut, parce qu'il est psychologiquemènt désagréable, brutal, inattendu.

Une augmentation de l'intensité du stimulus provoque une élévation de l'amplitude de la réaction.

Celle-cia donc une intensité proportionnelle à celle du stimulus. Selon la force de ce dernier, la réaction peut être déclenchée d'une manière absolue, ou ne pas être déclenchée du tout. On nomme l'intensité à partir de laquelle se fait la réaction, le « seuil » de stimulation.

L'intensité sonore: L'intensité sonore d'une détonation de pistolet automatique est d'environ 120 décibels (ainsi baptisés d'après le nom d'Alexandre Graham BELL, inventeur du téléphone). Le décibel »est l'unité utilisée pour mesurer l'intensité relative des sons; il est égal à la plus petite variation perçue par une cellule fine.

L'intensité d'un son, c'est ce que l'on nomme communément sa force, et qui est mesurée par l'amplitude de l'onde sonore.

La fréquence d'une onde sonore est le nombre de vibrations complètes, ou périodes, par seconde, produites par une onde.

La fréquence se mesure en « hertz> (d'après le nom du physicien allemand) ou nombre de périodes par seconde. L'homme perçoit des sons de fréquences allant de 20 à 20.000 hertz; le chien de 15 à 50.000; d'où l'emploi des sifflets dits à ultra-sons pour ces animaux.

 

Notons au passage que, dans le domaine qui appartient à la psychophysique et à la psychophysiologie, l'homme n'a pas une sensibilité, une réaction, directement proportionnelle à l'intensité du stimulus reçu.

Par exemple, 50 décibels correspondent au bruit que l'on perçoit dans une salle de lecture, alors que 100 décibels équivalent au vacarme d'un avion à réaction qui nous survole à 300 mètres. En réalité, l'intensité de 100 décibels est pour nous trente fois supérieure à celle de 50 décibels. C'est l'une des applications de la loi de progression logarithmique, dite de Fechner-Weber.

Il faut tenir compte, en outre, de ce fait qu'un mécanisme interne diminue la sensibilité de notre oreille, à mesure que l'intensité du bruit augmente.

Le niveau sonore pratiquement supportable étant de 90 décibels, la différence peut paraître faible; médicalement, elle est considérable.

Le traumatisme sonore causé par la détonation peut aboutir à d'importants dommages organiques (surdité). Mais dans tous les cas, il existe un effet traumatique certain.

Le traumatisme sonore est donc une réalité médicale.

On comprend que la détonation, par ses conséquences physiologiques, possède un pouvoir réel de conditionnement, sans qu'il soit nécessaire d'avoir éprouvé la douleur fulgurante d'un tympan meurtri et ses lancinantes séquelles.

Le stimulus sonore est indubitablement une épreuve physique. Son caractère désagréable est évident, et notre apprentissage nous a conditionnés à son encontre, comme à l'encontre de tout ce qui est intensément désagréable.

Le stimulus tactile

Il est plus fréquent que le précédent, mais nous en avons moins conscience parce que la vie quotidienne en fournit un lot assez important. Nous savons bien, cependant, qu'il a parfois un effet plus assuré que le stimulus sonore puisque, par exemple, nous touchons l'épaule d'une personne distraite pour attirer son attention.

Nous sommes donc plus sensibles au toucher que nous ne le pensons; et chaque fois que nous sommes exposés à un coup, nous cherchons naturellement à l'esquiver.

La réaction est plus ou moins vive selon la prédisposition personnelle, la réceptivité du moment, la sensibilité organique. De plus, il ne faut pas juger sur la manifestation extérieure de la réaction: un encéphalogramme peut montrer une modification physiologique importante chez un individu apparemment maître de lui.

 

Certains ont une vague conscience de cette perte de self-control mais, par amour-propre, se refusent à l'admettre et, par conséquent, à l'analyser plus avant.

unité: la force de l'attraction terrestre sur la masse de 1 dm3 (1 litre) d'eau à 40 centigrades au niveau de la mer correspond à l'unité de poids de 1 kilogramme (nous verrons, à la fin de ce livre, qu'il convient d'apporter quelque correctif à cette définition première);

travail : quand une force déplace son point d'application, elle fournit du travail. Ce travail se mesure en unités de force-déplacement, en kilogrammètres (système de référence m.k.s.; mètre/kilo/seconde);

énergie : quand un système est capable, en se modifiant, de fournir du travail, on dit qu'il possède de l'énergie - ou force vive.

Enfin, la puissance fait intervenir la notion de la durée pendant laquelle l'énergie est libérée et le travail produit. Elle se mesure en kiogrammètres-seconde.

L'énergie du recul d'une arme varie avec le calibre de celle-ci. Le pistolet automatique 9 mm possède une force vive à la bouche du canon de 45 kg/m. Son intensité de recul est donc proportionnelle, et cette brutale agression ne peut être négligée. Elle est quelquefois doublée d'une meurtrissure provoquée par le chien. Le tireur « encaisse » donc une énergie dont l'intensité atteint un seuil qui donne un effet absolu de stimulus.

Il faut, par conséquent, accorder au stimulus tactile la même importance qu'au stimulus sonore, bien que nous ne retenions que le plus remarquable : le sonore.

Ne pas admettre ces stimuli, c'est refuser la notion psychologique élémentaire du conditionnement, bien mal connaître l'homme et bien mal se connaître.

Les stimuli du tir ont donc un caractère d'agression organique certain. L'homme ne peut aller au-devant de sensations désagréables et naturellement, lorsqu'il les pressent, il tente de les éviter, sciemment ou non.

 

L'appréhension

Le tireur est psychologiquement conditionné, mais lorsqu'il décide de « faire partir le coup », ce n'est pas le stimulus tactilo-sonore qui déclenche la réponse organique r c'est le stimulus intellectuel.

Il naît du rapport que le tireur établit entre le geste de presser la détente et les agressions qui vont suivre. La réponse organique est préventive et n'a pour but que de permettre au tireur d'éviter autant que possible ce qu'il va inexorablement subir.

Ce qu'on appelle « donner un coup de doigt », ou «fermer les yeux », est preuve et partie de la réaction d'évitement.

L'appréhension est donc une anticipation intellectuelle à incidence physique; elle a pour conséquence de créer des conditions favorables au déclenchement de la réaction de défense.

L'instant «zéro » du tir

Il est assez étonnant de constater la mauvaise définition dans l'esprit des tireurs, même chevronnés, de ce que nous nommerons l'instant « zéro» du tir.

C'est l'instant en fonction duquel le tireur doit conduire toute son exécution.

Pour des raisons techniques évidentes, il est indispensable de situer l'instant « zéro » dans sa position extrême.

Il peut être matérialisé par le point d'acquisition de la trajectoire, c'est-à-dire lorsque le projectile vient de franchir la section initiale du canon et est orienté.

Cet instant n'est pas, comme on le croit généralement, le moment où le tireur fait « action du doigt sur la détente» : cette pression aboutit en effet au décrochage de la masse percutante.

Entre ce décrochage et l'instant « zéro », il existe un temps mort... un trou qui ne peut être ignoré. Délimitons, sur un axe-temps, où nous faisons figurer les graduations de 10 à O du compte à rebours de l'action, ce que nous nommerons le « vecteur-tir ».

Conclusion

Il ressort de cette étude que les stimuli tactilo-sonores sont les principaux adversaires du tireur et qu'ils le mettent en « conflit avec lui-même >.

Il faut que le tireur prenne conscience de ces éléments. Bien sûr, il ne pourra jamais supprimer la détonation et le recul, mais il pourra les atténuer (ouate, casque anti-bruits, etc.).

Cette prise de conscience peut être considérée comme un déconditionnement.

Plus exactement, il s'agit d'une volonté de compensation, d'une domination acquise, c'est-à-dire que ce « déconditionnement» n'aura de valeur que dans la mesure où il sera une application raisonnée et voulue, le conditionnement profitant de toute circonstance favorable, de toute distraction, de toute déconcentration du tireur, pour reprendre intégralement ses droits.

Ce sont ces  phases du déconditionnement que j'ai essayé de définir au cours de cette étude. J'ai cité

  • l'identification,
  • l'acceptation,
  • la domination.

L'identification: c'est d'abord apprendre ce que sont la détonation et le recul, évaluer leur intensité, puis reconnaître leur réalité, leur force, leur caractère inéluctable.

C'est savoir situer exactement l'instant « zéro» du tir. C'est apprendre ce qu'est l'appréhension (son apparition prouve que le déconditionnement n'est pas achevé).

L'acceptation : c'est ensuite, renseigné par l'identification, constater sur soi la réalité de l'appréhension des stimuli et de leurs effets.

La domination : c'est enfin une action intelligente, basée sur le pouvoir de la volonté, pour maîtriser la réaction d'évitement.

 in 'Le tir rapide' de R. Sasia